Alerte de mes-usage des antitussifs comme drogue

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L’utilisation détournée de médicaments antitussifs opiacés à des fins « récréatives » ou de « défonce » s’est développée ces dernières années en France chez certains polytoxicomanes mais aussi chez des sujets jeunes sans antécédent connu de toxicomanie. Cette tendance, également observée depuis quelques années aux Etats-Unis et dans plusieurs pays européens, a justifié l’ouverture d’une enquête officielle d’addicto-vigilance en 2012.

Le dextrométhorphane (DXM) est  indiquée chez l’enfant et l’adulte dans le traitement de courte durée des toux sèches et d’irritation. Commercialisé dans de nombreuses spécialités sans ordonnance en vente libre il est disponible  sous différentes formes (sirop, comprimé, gélule, capsule, pastille et sachet-dose). Cette molécule est très connu par les toxicomanes, les addictologues et les pharmaciens pour ses effets psychotropes dits « impression de planer » : une douce euphorie suivie de désorientation spatio-temporelle, de déshinibitions, des sensations d’extra-corporalité ainsi que des hallucinations visuelles et auditives. Mais elle n’est pas dénuée d’effets indésirables : des troubles digestives, pertes du goût, hyperthermie, démangeaisons voire éruptions cutanés. L’intoxication aigüe à la molécule peut être mortelle. Elle se traduit par une hyperexcitabilité, anxiété, dépression respiratoire, tachycardie voire un coma et nécessite une hospitalisation en urgence. C’est pour ses effets hallucinogènes et dissociatifs, que le DXM est consommé non seulement par des  toxicomanes mais aussi de plus en plus par des adolescents ou des jeunes adultes sans addiction connue. Mais pour être utilisé à des fins récréatives, le dextrométhorphane doit être consommé à des doses supérieures à celles utilisées pour obtenir l’effet antitussif. Les interactions avec le DXM à forte dose sont en effet dangereuses voire mortelles. Tandis que le cannabis potentialise les effets du DXM,  les sujets s’exposent à des risques cardiovasculaires avec des amphétamines ou de la cocaïne,- des risques de majoration de la sédation et  de dépression respiratoire avec des dépresseurs du SNC et des dépresseurs respiratoires et à des risques de syndromes sérotoninergiques avec les antidepresseurs, le MDMA et ses analogues, la yohimbine, la phentermine, la fenfluramine,  le lithium

Ainsi, entre 2003 et 2008, 12 cas d’usage détourné ont été signalés, dont un décès, avec une moyenne d’âge de 30,5 ans (11-36 ans). Entre 2009 et 2013, 39 cas ont été signalés, avec une moyenne d’âge de 21,4 ans (11-49 ans). »Dans quelques cas, cependant assez rares, l’usage abusif et détourné de ce médicament a conduit à une hospitalisation » précise l’agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM). Au-delà de cette augmentation et de ce rajeunissement des cas, l’inquiétude de l’ANSM tient surtout aux plusieurs signalements reçus de pharmaciens rapportant des demandes récurrentes de dextrométhorphane par des adolescents, le plus souvent sous forme de comprimés ou de capsules.  L’affaire ne concerne donc plus les personnes toxicomanes souffrant d’une situation de manque mais bien, en nombre croissant, des jeunes adultes, des adolescents et des enfants. On observe ici les limites des possibilités d’action des autorités sanitaires en charge des médicaments. Face à l’augmentation des cas d’usage détourné rapportés par le réseau d’addictovigilance, l’Agence a attiré l’attention des médecins et des pharmaciens au printemps 2012 sur ce nouveau phénomène chez les jeunes. ‘’Nous avons demandé aux pharmaciens d’officine de placer ces spécialités derrière leur comptoir, en dehors de la zone où les clients peuvent se servir eux-mêmes, les pharmaciens peuvent aussi refuser la vente s’ils l’estiment nécessaire. Après les médecins et les pharmaciens nous venons aussi de mettre en garde l’ensemble des acteurs concernés par la prise en charge sanitaire ou sociale de jeunes publics sur l’usage détourné de ces médicaments délivrés avec ou sans ordonnance.’’ Explique-t-on auprès de cette agence.

Pour faire face à la situation,  la nouvelle information émanant de l’ANSM via  un communiqué publié le 26 novembre 2014, dans lequel l’agence souhaite donc adresser une mise en garde à un cercle élargi des professionnels de santé, et  tirer le signal d’alarme auprès des pharmaciens, médecins généralistes, addictologues, pédiatres, médecins exerçant en milieu scolaire, en planning familial et en PMI, et  tous les professionnels exerçant dans les associations de prévention de drogues pour les adolescents ainsi qu’auprès des acteurs concernés par la prise en charge sanitaire ou sociale de jeunes publics, sur cet usage détourné et abusif de ces médicaments délivrés avec ou sans ordonnance. Et demande à ces professionnels d’être vigilants face à toute demande de dextrométhorphane qui leur semblerait suspecte et émanant en particulier de jeunes adultes ou d’adolescents. Ils doivent par ailleurs vérifier que les patients n’ont pas d’antécédents d’abus et de dépendance ou de comportement qui pourrait supposer un usage détourné lors de la prescription ou de la délivrance de ces spécialités. En cas de doute, le professionnel de santé devra prescrire ou délivrer un autre antitussif ou ne délivrer, pour les pharmaciens, qu’une seule boîte à la fois.

De la même manière, il est également demandé aux professionnels accueillant des jeunes dans des structures de prévention des drogues d’être vigilants face à toute constatation de consommation de dextrométhorphane paraissant suspecte.

Par ailleurs, à la demande de l’ANSM, les laboratoires commercialisant ces médicaments ont mis en place un plan commun de minimisation des risques développé sous l’égide de l’Afipa.  » (Un regroupement des laboratoires investis dans l’automédication).

Reste que tout ceci peut apparaître bien dérisoire compte-tenu de la facilité avec laquelle on peut se procurer une ou plusieurs boîtes de l’une ou l’autre de ces spécialités dans un très large éventail des pharmacies d’officine. C’est notamment le cas des comprimés ou pastilles de Tussidane® du laboratoire Elerté ou Vicks ®  Toux Sèche du géant Procter & Gamble Pharmaceuticals. Outre du miel, une pastille de ce Vicks ®, fabriqué en Allemagne, contient 7, 33mg de DMX. Le paquet de 12 est commercialisé au prix-plancher de 4,50 euros. Pratiquement aucun effet indésirable si l’on en croit la notice.  Seule mis en garde: «Soyez prudent: ne pas conduire sans avoir lu la notice.»

Sur le fond, personne ne semble poser la question du rapport entre les risques et les bénéfices de ces antitussifs. Compte-tenu de l’usage détourné qui en est fait, convient-il d’en faire des spécialités ne pouvant être obtenues que sur prescription médicale? Convient-il même de les laisser sur le marché français? Et pourquoi certains enfants ou jeunes adolescents ressentent-ils le besoin de récréations à base de DMX? Ce sont  là de vraies questions de santé publique.

Taha ALAMI

Sources (Janvier 2015):

ANSM.SANTE.FR

Medisite.fr

Caducé.net

Slate.fr

Vidal.fr

Medecinedefamille.net

pharmacovigilance-iledefrance.fr